Urgence
Mardi 20h20. Petit lama se plaint, cherche à tripoter sa valve d'alimentation Harkonnen. Nous vérifions le bouton et nous engouffrons pendant quinze minutes dans un déni mal ficelé : « C'est peut-être rien, ce n'est peut-être pas trop grave. Si c'était du pus, ça sentirait mauvais non ? » (ça c'est une remarque paternelle, axée techno et physique élémentaire).
Sauf que le pourtour du bouton est très purulent, pour la première fois depuis trois semaines et que deux heures plus tôt je l'avais nettoyé. Sauf que c'est rouge entre les deux plots. Sauf que c'est forcément enflé, car il n'y a plus d'espace entre les plots et la peau. Sauf que, en temps normal, bébé ne pleure jamais quand on touche à tout ça.
20h35. Nous acceptons l'évidence : nous ne sommes pas dans un temps normal. Il faut aller aux urgences.
Je remplis les poches de ma parka de tout le nécessaire du père aux abois en ce XXIe siècle promis à l'effondrement : clé maison, clé voiture, valve Harkonnen de rechange, dumbphone pro, chargeur usb basique pour le dumbphone pro, dumbphone perso, chargeur usb-c pour le dumbphone perso, pièce d'identité du petit lama, pièce d'identité de papa, carnet de santé de bébé, biberon de lait, biberon d'eau, carte vitale, doudou de bébé (une brosse à dent Daniel Cohn-Bendit Hygiène. À bébé anormal, doudou anormal), couteau à cran d'arrêt Kalachnikov (pour ouvrir les cartons ou le ventre de quiconque portera la main sur ma femme ou mes enfants), carte bancaire, mouchoirs jetables pour mon rhume...
20h45. Enfin l'heure de se coucher. Je vais pouvoir rattraper le sommeil qui me manque, je m'allonge sur mon lit et... pouf ! Micro-sommeil. Je reviens à la réalité et soulève le cosy dans lequel je venais de boucler le petit lama avant de perdre connaissance. Je passe la porte, mets le pied dehors, la nuit est tiède. Des insectes volants se font flasher par les lanternes de la façade. L'obscurité frétille de ces oiseaux de nuit. C'est un bon soir pour eux. En dépit de la dose d'hibouprofène reçue, petit lama souffre, le ventre griffé par les dizaines de serres et de sales becs. Je pose le cosy sur le siège et balaie les cieux du bras, remuant et vivifiant davantage le mal que je ne le chasse. Les oiseaux rient. Bébé pleure. À 15 mois, il peut presque enfin dire maman. Ça donne « ma-ma-ma-ma ». Pour papa il faut davantage de souffle, et il n'en déjà pas trop. Papa attendra.
Le moteur de la Honda gronde. Les phares de la voiture embrasent la nuit, grillent tous les oiseaux maléfiques pris dans le champ lumineux. La méchante nuée recule, bébé s'apaise. Le gros diesel infaillible, le meilleur de tout l'univers connu, calme instantanément l'enfant. Le myopathe congénital aime les machines, sans elles, il serait mort au premier jour. Maintenant, direction l'hôpital.
Trente-cinq minutes de voyage. Petit lama dort profondément. La voiture va trop vite pour les rapaces. Cinq cents mètres avant l'arrivée, au rond-point d'Ikéa, l'atroce bruit d'un freinage d'urgence, d'abord lointain, puis en approche fulgurante. Mes yeux passent d'un coin à l'autre, rien à droite et à gauche, rien devant. Quelque chose d'invisible, un boulet furtif, arrive sur nous en catastrophe, ma nuque se tend, le choc va détruire ma voiture, puis mon enfant. Une forme sombre se dresse dans le rétroviseur, la Volkswagen Scirocco noire, tous feux éteints, se stabilise en travers de la route à quelques centimètres de mon pare-chocs, la moitié de la matière de ses pneus s'est vaporisée autour d'elle. Le chauffard, seul au monde dans sa tête de con, donne un autre coup de volant et écrase l'accélérateur pour me dépasser et poursuivre sa course criminelle. Un record est sans doute en jeu, que ma présence ne permettra plus de battre cette nuit.
Je prends le chemin des urgences pédiatriques.
Le panneau affiche le numéro 20. J'assouplis mes doigts, ma dextérité à opérer influencera peut-être le sort. Je tire le ticket numéro 25. Pas terrible.
La salle d'attente est pleine. Des bébés, des enfants. Tous, par principe, malades. Combien d'entre eux portent un mal en mesure de tuer petit lama en dix jours ? Je n'ai pas la vision augmentée d'un terminator. Je tente de rester à l'écart des autres en ce lieu étriqué et bondé.
Passent trois quarts d'heure à distraire bébé qui ouvre des yeux ronds sur ce qui l'entoure. Je m'assois, me relève, pousse la poussette, opère des virages, passe au large des morveux. Des gens sans instruction se succèdent au guichet d'enregistrement, attendant qu'on réponde à leur place aux questions qu'on leur pose. Dix à quinze minutes par personnes. Quand mon tour viendra, je ferai tout en cinq minutes et me demanderai une fois de plus pourquoi, avec les autres, tout prend toujours une éternité. Quel que soit le lieu, l'objet de l'attente, le scénario se répète toujours. Mon cas doit être par nature simple. Un myopathe ? « Pff, attendez monsieur, pour les myopathes nous avons un bouton spécial, regardez : je soulève le cache en plexiglas de ce bouton-poussoir, je tourne le bouton pour le déverrouiller, j'écrase le bouton. Blam ! Une trappe s'est ouverte sous la poussette de petit lama et les deux ont disparu. Au suivant ! Numéro 26 s'il vous plaît ! Si vous avez aussi un myopathe, merci de le jeter directement dans le trou ! »
Mon tour arrive enfin. J'explique. Myopathe. Gastrostomie. Ici même. Il y a trois semaines. Aujourd'hui, infection. Douleurs. Voici la carte vitale. La pièce d'identité. Signature. Check adresse, check téléphone, check informations figurant sur le bracelet d'hospitalisation. Tout est bon monsieur, retournez en salle d'attente, on va vous appeler.
Ça a pris trois minutes. La litanie des lents peut reprendre.
Un quart d'heure passe, puis l'infirmière d'orientation apparaît et dit : "Petit lama !". Elle nous conduit dans un local, demande à jeter un œil à la valve Harkonnen. Prend la température de bébé. Elle me demande s'il est algique. Je ne sais plus ce que veut dire ce mot. J'attrape mon amour propre, le roule en boule et le jette dans une poubelle, puis demande piteusement ce que veut dire algique. L'infirmière reformule : Est-il douloureux ?
Ah. C'était donc ça. Et bien oui, il a mal.
Elle complète le dossier. Je vais essayer de le faire passer en priorité, dit-elle. Je vous fais attendre en chirurgie, comme ça, il ne risque rien.
Je ne comprends pas cette dernière précision, mais peu importe, du moment que j'avance.
La salle d'attente chirurgie est celle des éclopés. Je comprends maintenant pourquoi nous sommes ici. Aucun risque de contagion pour petit lama avec cette population.
Nous patientons là une quinzaine de minutes, pendant lesquelles personne n'est appelé et rien ne se passe. Je fais les cent pas avec la poussette, vais m'asseoir consulter mon téléphone, me relève pour distraire bébé par quelques tours et détours, revient me poser sur une chaise. Le petit lama m'observe avec insistance. Je ne peux quitter ces grands yeux qui aspirent tout, où résident le doute comme le génie. Tant de choses passent par ce regard. Tant de questions auxquelles je ne veux pas répondre. Les pires sont à venir, mais déjà le petit lama a trouvé un passage et remonte le fil de ma propre raison, comme Jack grimpant sur la tige poussée du haricot magique. Je sais bien qu'il n'est pas monté jusqu'à moi pour une simple visite de politesse. Je ne peux quand même pas le repousser dans le vide.
- Coucou papa !
- Petit lama.
- Cet objet m'étonne.
- Lequel ?
- Ce qui dépasse de mon ventre.
- Une valve d'alimentation Harkonnen. Pas le choix, tu refuses de manger.
- Quelque chose cloche avec moi, on dirait.
- Ne me regarde pas comme ça.
- Papa ?
- Hmm... ?
- Regarde l'enfant là-bas.
- Lequel ?
- Comment ça lequel ? T'en vois deux peut-être ? Celui qui s'affaire à jeter par terre toutes les choses qui se trouvent sur la table.
- Je vois, je vois.
- Il a quel âge ?
- Et bien...
- Il porte une couche, comme moi.
- Peut-être deux ans.
- Il marche, pas comme moi.
- Au moins deux ans, sûr.
- Faut deux ans pour savoir marcher ?
- Moi, il m'a bien fallu 18 mois avant d'y arriver.
- J'ai quel âge papa ?
- Bientôt 16 mois.
- Pas d'alerte alors ? Tout va bien ?
- ...
- Papa ?
- T'as tout vu depuis que tu es né. Tu nous as entendu ! Tu dois bien te douter !
- Non, je ne sais rien. Cette conversation d'égal à égal n'est possible que par télépathie. J'emploie les capacités de ton cerveau pour te parler. Le mien n'est pas encore capable de grand chose.
- Pour autant, tu ne lis pas mes pensées ?
- Non. C'est pour ça que je t'interroge.
- Tu ne peux pas marcher.
- Et quand j'aurais 18 mois ?
- Pas davantage.
- Pourquoi ? Qu'est-ce qui cloche ?
- Tout. Tu n'as aucune force. Tu ne peux pas en avoir.
- Comment est-ce possible ? Que vais-je faire ?
- Rien.
- Mais comment est-ce possible ?
- Tu as hérité d'un défaut génétique présent chez moi et chez ta mère. Sans effet pour nous, car nous n'en avons qu'un, mais fatal chez toi, car tu as pris les deux.
- ...
- Ne me regarde pas comme ça.
- Tu m'as donné la vie, mais aucun espoir, en somme...
- Je donnerais la mienne pour réparer, si je pouvais.
- Facile à dire.
- ...
- Privé de corps. Je suis privé de corps. Je suis né en prison et mourrai en prison.
- On peut effectivement filer pas mal de métaphores...
- L'esprit. C'est tout ce que j'ai alors.
- Je sais, c'est ça le pire. Tu auras l'intelligence pour cerner parfaitement, complètement, toute la misère de ton existence.
- Je voudrais quand même avoir une vie. Tu m'as donné la vie, alors va jusqu'au bout, donne-moi une vie !
- À part t'en rêver une, je ne vois pas ce que je peux faire.
- Ce serait déjà ça.
- Une vie extraordinaire, tant qu'à faire.
- Je suis extraordinaire. Donc oui, va pour la vie extraordinaire.
- Mais ne t'attends pas à une vie de rêve, je te propose juste une vie rêvée.
- J'avais saisi la nuance. Je te rappelle que je me sers des capacités de ton esprit pour te parler. Elles sont limitées, mais suffisantes.
- Sympa.
- Ce qui veut dire aussi que j'aurais oublié tout ce qu'on vient de se dire, sitôt redescendu dans ma tête de bébé.
- Oui. Et si tu veux un jour découvrir cette vie rêvée, tu vas devoir vivre au moins jusqu'à l'âge de savoir lire.
- Tu vas l'écrire ?
- Sur ce blog.
- Bon. Qui vivra verra. Je crois qu'on ne va plus tarder à m'appeler. Je retourne à mon innocence.
Une autre infirmière survient et appelle mon petit lama. Nous la suivons jusque dans une salle de consultation. Elle me dit d'installer bébé sur le lit d'examen. Ça ne plaît pas au petit lama, que le renfoncement confortable du cosy rassurait. Il se met à pleurer, agitant faiblement ses mains. Je cherche de quoi l'occuper et trouve, pour cela, une caisse en plastique posée sur un rebord de fenêtre. Elle renferme des hochets, des legos pour bébé, des choses sans nom, colorées et tintinnabulantes. J'arrive, avec ce bazar, à calmer pour un temps le petit lama qui accepte gentiment de me trouver drôle. Mais dès que je reporte mon attention sur mon téléphone, il se remet à pleurer. Le téléphone est un rival, voire l'ennemi de bébé. Quand papa le regarde, petit lama se sait abandonné.
Ce temps, normalement consacré au sommeil profond, passe très mal en état d'éveil. Je n'arrive pas à m'asseoir. Il me semble que m'asseoir attesterait de ma résignation à attendre. Alors je reste debout. Je pose des jouets sur ma tête et les laisse choir dans ma main, sous le nez de bébé que ça distrait de moins en moins. Il est près de minuit.
Le médecin entre en coup de vent, le téléphone collé à l'oreille, décrivant à son interlocuteur, avant de l'avoir observé, le problème de petit lama. Ce qui me fait dire que j'ai bien décrit le problème en amont, ou que ce type d'infection arrive tout le temps avec une valve Harkonnen. Je n'ai pas droit à un regard, ni un bonjour. Je soulève le body pour dévoiler l'objet de ma venue. Elle se penche et dit : « mouais bon ! » Puis repart. Son interlocuteur lui dit quelque chose. Elle répond : « d'accord, je dirai ça au papa ! », puis elle referme la porte derrière elle. Je me demande dans quelle mesure il est possible qu'elle ne m'ait pas vu. Je suis pourtant facilement détectable : je fais deux fois sa taille, suis habillé tout kaki comme un chasseur du Loiret, arbore une barbe de quinze jours, surmontée d'un nez enrhubé, et j'ai un gros lego jaune posé en équilibre sur le sommet du crâne.
Petit lama baille et gémit, tandis que je flotte et rêve d'une existence sans contrainte, sans enfant, sans fatigue et sans vie. J'ai épuisé le stock de joujoux. Plus rien n'amuse mon enfant. Une infirmière porteuse de nouvelles arrive enfin. « Le docteur va revenir nous voir. » En attendant elle va nettoyer la plaie. Elle est douce et craint de faire souffrir bébé, visiblement peu habituée à nettoyer une valve Harkonnen infectée. Je l'aide en tirant plus qu'elle n'oserait le faire, l'appareillage, pour lui permettre de passer dessous la compresse imbibée de Biseptine. Ce bébé foutu l'émeut plus que ne l'autorise la retenue de mise pour exercer en paix son métier. « Pauvre bébé... Pauvre petit bébé, je te fais mal... »
Le docteur, pas émue pour deux sous, réapparaît pour me dire que petit lama est gardé pour la nuit. La première dose d'antibiotique lui sera administrée dans sa chambre. Elle repart.
L'infirmière me dit qu'un brancardier est en chemin pour nous guider jusqu'à la chambre. Je regarde bébé : il s'est endormi.
Je peux me dévouer sans restriction à mon téléphone. Il est une heure moins dix.
Un brancardier viendra un peu plus tard pour nous mener là où je sais quasiment aller les yeux fermés. Troisième étage. Pédiatrie. Chambre 158. Trois semaines auparavant, nous occupions la 156. En pédiatrie, les infirmières sont presque heureuses. Petit lama est si joli à regarder.
- Je ne vous explique pas, dit l'infirmière.
- Non, 'fectivement. J'arrive là comme un montagnard dans le chalet d'étape. Ce n'est pas chez moi, mais je suis chez moi. Je pose ma besace dans un coin, mon fusil dans un autre. Je crache dans l'âtre, cloue mes chaussettes humides au manteau de la cheminée, puis pose bébé sur le lit à barreaux. L'infirmière fait tourner le bracelet d'identification que j'ai posé au bras du petit lama des heures plus tôt. Nouveau service, nouveau bracelet. Elle veut l'enlever.
- Ah ! tiens, je n'ai pas mes ciseaux ? remarque-t-elle, en sondant les poches de sa blouse.
- J'ai ce qu'il faut.
Clac ! le cran d'arrêt Kalachnikov s'est ouvert sous son nez.
- Hou ! fait l'infirmière.
Je coupe le bracelet. Elle en fixe un nouveau.
J'écarte mes chaussettes humides et remets une bûche dans la cheminée. L'infirmière revient avec la dose tant attendue d'antibiotique. Petit lama, réveillé tantôt par le brancardier et jamais rendormi, l'avale sans faire d'histoire. Il est temps pour tout le monde de dormir. Je déplie le lit de camp, fais mon lit avec deux draps estampillés CHRO, déploie là-dessus une couverture.
Les infirmières ont remonté jusqu'en haut les barreaux du lit de petit lama, au cas où un miracle nocturne le rendrait soudain capable de se traîner jusqu'au bord, pour s'en aller tomber par terre. Ne croyant plus aux miracles, en tout cas pour mon bébé, je rabaisse les barreaux. Puis j'éteins les lumières, éparpille les cendres pour laisser mourir le feu, avale un dernier coup de gnôle et vais poser la main sur le front de bébé. « Dors maintenant ». Il n'obéit pas. Je n'ai pas beaucoup d'autorité.
Je rêve pourtant de pouvoir m'étendre sur ma paillasse et de regarder mourir le feu en pensant au lendemain, suivre la piste du puma, tuer un lapin vers midi et le savourer avec quelques rasades d'eau des montagnes. Me poser pour la sieste sous un pin et m'endormir, bercé par le lent balancement des branches. Et me réveiller en sursaut parce que le puma m'a trouvé le premier et s'est jeté sur moi pour me tailler un short.
Bébé dort. Je regarde l'heure : deux heures. Comme toujours ici, je me couche tout habillé. Je n'ai pas spécialement envie que les infirmières, le personnel de ménage, le médecin, le brancardier ou un randonneur me voient en petite tenue. Le matelas du lit de camp est recouvert d'une alèse coupée dans un matériau identique à celui dont on fait les paquets de chips. Je m'assois. Et retiens ma respiration, le temps que le bâtiment cesse de résonner du craquement plastique épouvantable que l'alèse a produit. Petit lama n'a pas bronché. Néanmoins, je préfère rester prudent. D'abord une jambe, puis l'autre, et maintenant mon dos, tout doucement je m'étends sur le paquet de chips. Je dépose mes armes, mon téléphone et mes lunettes à terre. Je dors.
Lama crie. Je me relève dans un concert de craquements et regarde mon téléphone : quatre heures. Le rhume qui atteint son acmé, le manque de sommeil, j'ai l'impression d'avoir la face recouverte d'une épaisse couche de cuir. Et cette couche tient par des agrafes. C'est assez douloureux. J'attrape le petit lama et l'emmène faire le tour de la chambre. J'essaye des formules apaisantes, aucune ne fonctionne. Je reformule, modifie les dosages. Rien à faire. Lama crie. Je le recouche, me saisis du biberon, le bâillonne avec. Ça marche. Il tête. Mais s'arrête vite. Reprend son souffle. Et hurle.
« Serais-tu algique ? »
Pas de réponse claire. Que faire ? Je n'ai pas envie de rameuter les infirmières. Elles ne feront rien que je ne puisse faire. Il a reçu, un peu avant l'antibiotique, une dose légale de Rapacétamol. Trop tôt donc pour lui en donner une autre. Je le reprends dans mes bras. Il est probablement affamé puisqu'il n'a, en définitive, rien avalé depuis près de vingt-quatre heures.
L'avantage de dormir à l'hôpital, plutôt qu'à l'hôtel, c'est qu'on peut y laisser pleurer bébé sans que ça gène. Personne ne tape au mur. Le petit lama va pleurer comme ça trente-sept minutes et puis, à la trente-huitième, s'endormir épuisé. Je sens comme un bourdonnement à l'arrière de mon crâne, du genre que fait un frigo quand la grille du condensateur touche la cloison.
Je m'allonge tout doucement pour ne pas éveiller bébé et pose millimètre après millimètre la grille du condensateur sur le paquet de chips. Puis j'attends le sommeil. Un certain nombre de minutes passent. Mes yeux sont grands ouverts, je suis parfaitement réveillé. J'écoute la respiration du bébé, je commence à me dire que mon sommeil s'est, soit perdu, soit fait attraper par le puma, quand bébé a soudain un hoquet, puis régurgite. J'opère un coup de pied latéral sauté (Teng Kong Ce Chuai), suivi d'une succession de rapides coups de pied directs claqués sur le dessus (Dan Pai Jiao). Techniques de kung-fu qui se révèlent complètement inefficaces pour se dégager d'un drap du CHRO. Je finis par l'arracher à la main en proférant un double juron formé d'une prostituée et de selles.
Petit lama a eu le temps de vomir tout ce qu'il avait, c'est à dire l'eau donnée imprudemment vers les 4h20. Je le redresse, laisse passer les derniers hoquets, puis le recouche. Il se rendort immédiatement. J'essuie le body de bébé. Comme il n'a vomi que de l'eau, ça ne sent rien. Si on me demande, je dirai qu'il a transpiré.
Je retourne attendre en position allongée. Le reste de la nuit s'ensuit. Son lot de réveils, de pleurs, de rendormissements.
Bien que n'ayant pas mis de panneau Ne pas déranger, nous n'avons vu personne. Vers neuf heures du matin, petit lama dormant, je me décide à l'abandonner pour gagner la salle des parents, dans laquelle je sais que m'attend un petit déjeuner gracieusement offert par l'hôpital. Celui-ci se compose de café décaféiné (de rien donc) et de biscottes sans gluten, sur lesquelles il est permis d'étaler de la confiture sans fruit ou du beurre sans sel. J'envoie un peu de tout ça dans mon estomac, puis retourne dans la chambre.
Vers onze heures, le gastro-pédiatre ayant posé la valve Harkonnen, trois semaines auparavant, vient jeter un œil au machin. De lui dépend notre libération.
« Hmm. Oui. Bon. Propre tout ça. Je ne vois pas de raison de vous garder plus longtemps. »
À l'entendre, je serais presque venu pour rien. Sa consigne d'il y a trois semaines était pourtant claire : il arrive que cela s'infecte. Si ça se produit, vous allez aux urgences.
Un peu plus tard, j'ai rangé le chalet et réuni mes affaires. Petit lama repose dans son cosy, le cosy, sur son châssis roulant. Nous faisons un arrêt devant le poste de soins pour récupérer le carnet de santé. L'infirmière me le tend. Elle me sourit, baisse les yeux et son sourire disparaît, tandis qu'elle s'exclame :
« Votre pantalon ? Mais que lui est-il arrivé ? »
Je baisse à mon tour la tête. Mon pantalon est certes en piteux état, mes jambes apparaissent entre les lambeaux du tissu.
« Le puma. Il m'a eu en traître. Je n'ai rien pu faire. »
Après un haussement d'épaules, je la remercie, et m'éloigne dignement vers la sortie avec mon pantalon à franges et mon bébé. Celui-ci est sauvé. Une fois de plus.
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