Lama des neiges


Depuis le dernier billet, Petit Lama est devenu Olivier et le moment est venu de raconter un peu sa personne et le monde parallèle dans lequel il vit. Raconter cette existence de renoncements, d’embûches et de routines. Mais aussi de rires, car on rit beaucoup, avec Olivier.

Il est certain qu’il ne vit pas sur la même planète que nous. Sa planète est en effet du genre super massive avec une gravité cinq fois supérieure à la nôtre, si bien qu’il lui est impossible de s’y mouvoir, impossible de se tourner sur lui-même, de s’asseoir, impossible de seulement lever le bras. Sous cette gravité impossible, les machines pallient l'impuissance du corps. Elles le nourrissent, lui soufflent l’air dans les poumons, le portent. Un exosquelette le maintient assis. La planète d’Olivier est une terre hostile, implacable. Des aménagements sont partout nécessaires, des rampes, des ascenseurs, des batteries, de la nourriture liquide, de l’air pulsé, des tuyaux, beaucoup de tuyaux et de l’imagination pour s’imaginer sur une terre à gravité supportable, voire à gravité 1g, parfaite pour vivre facilement et donc faire des choses, marcher, sauter, courir, donner des coups de poings, dévorer un plat de fruits de mer ou donner un concert de métal rock. Alors, dans cette camisole gravitationnelle, Olivier a développé deux dons.

En dépit d’une langue épaisse, pâteuse, encombrante, qui souvent dépasse de la bouche au risque de brûler l’été au soleil ; cette langue malhabile, Olivier la manie avec adresse et gourmandise car il aime jouer avec les mots, il aime les expressions. Il a toujours ce souci d’employer le mot juste, curieux d’en connaître le registre pour savoir le placer au bon moment et au bon auditoire. Il aime les jeux de mots et il éprouve une grande satisfaction quand il parvient à en placer un :

« Qu’est-ce que tu as fait, papa ? »

« Rien. J’ai juste soufflé dans le gobelet pour enlever un truc, une poussière. »

« Ah ok (Il s’apprête à boire et puis se fige, le regard soudain s’illumine, les lèvres tirent un sourire en coin). Je n’allais quand même pas mordre la poussière. »

Chaque jour ses articulations se durcissent un peu plus, ses mains se replient, son cou se bloque, ses jambes gardent la pliure. La voix est son unique pouvoir et, chance dans son malheur, la nature a poussé haut le curseur jusqu’à le doter d’une parole facile et d’un charme insolent.

« Maman, je suis mignon ? »

Il pose la question assez souvent pour que l’on devine, au-delà des mots, la magie glissée malicieusement : il ne mendie pas par là une réponse positive, comme pour se rassurer, mais il fait son petit relevé de mesure. Il a comme ça des phrases thermomètre pour évaluer la chaleur des réponses et ajuster le thermostat de ses sortilèges. Olivier, depuis au moins l’âge de raison, a entrepris une patiente démarche d’envoûtement du monde. Il a bien compris que sur cette planète écrasante, ses seules armes sont la voix et la séduction, la gravité n’ayant pas prise sur elles. Le son de ses bons mots et l’image de son visage d’ange aux yeux immenses, tout ça doit briller, être vu et entendu. Tout visiteur doit être vu et salué, tout appel téléphonique pris, peu importe qui est au bout du fil. Si on glissait une carte SIM dans sa tablette, Olivier appellerait tout l’annuaire.

« Je m’appelle Olivier. Oui, ça va bien. J’ai huit ans… ».

Le deuxième don est juste là, moins visible, mais indispensable au bon fonctionnement de l’entreprise. Pour soutenir sa parole, Olivier dispose d’une réserve considérable d’optimisme qu’il n’hésite pas à répandre autour de lui, car l’inquiétude, il la sent, est présente partout. Il renifle, on s’inquiète, son œil est humide, on s’inquiète, il n’a pas faim, on s’inquiète, il tousse, on a maintenant peur…

« Mais ne t’inquiètes pas, Papa ! »

« Ne t’en fais pas, Maman ! »

Il distribue généreusement. Peut-être est-il encore trop enfant pour parler d’espoir et d’ailleurs, comment pourrait-il en donner ? on ne voit pas bien. Mais il déborde d’optimisme et c’est dans les situations extraordinaires qu’on s’en rend le mieux compte.

« J’espère que ça va aller. »

« Mais oui, Papa, ça va aller, ne t’inquiète pas ! »

Peut-être, peut-être, nous le saurions dans quelques heures car voilà le 5 janvier, programmé de longue date, et l’heure était venue. Là-haut le ciel avait soufflé le chaud et le froid, baratté avec furie ses masses d’air aux quatre coins du ciel, jusqu’à nous faire une bonne promesse de dépression neigeuse, épaisse, cinglante, de celles qui colorent les vigilances de couleurs chaudes et font dire aux autorités « restez chez vous ». Le 5 janvier était là, tout était prêt pour lui, mais aux conditions d’un jour ordinaire et sans gloire, sans météo catastrophique, sur la base d’un voyage ennuyeux de deux heures standards, arrivée prévue (dans ma tête simplificatrice) vers 17h. C’était prêt, mais ça restait à éprouver car les inconnues étaient nombreuses et le stress, à mesure que la date approchait, m’avait agacé de son catalogue de questions sans réponses : le parking serait-il accessible ? son ascenseur fonctionnel ? adapté comme promis à mon véhicule PMR ? Puis les 800 mètres séparant le parking de l’hôpital Necker (rien trouvé plus proche), seraient-ils accessibles pour Olivier ? Puis la clé de la chambre de la Maison des Familles, serait-elle bien à l’endroit prévue ? Et puis, et puis, et puis voilà que l’heure était venue et je descendis à la cave chercher le grand coffre noir.

Il avait deux roulettes et une poignée coulissante. C’était un coffre à outil de 90 litres, assez méchant d’aspect, mais solide. Les machines et les affaires d’Olivier s’y entassaient dans un ordre de bricoleur et je le traînais derrière moi, dans toutes les virées médicales, comme un homme à tout faire, la mine un peu grise, le regard par en dessous, pestant d’avance sur une reprise de bricolage d’un prédécesseur forcément moins rigoureux.

Je remplis le coffre sans exagération, jusqu’à rendre sa fermeture incertaine. Qu’avais-je oublié ? Neige prévue pour 17h sur Paris, disaient les bulletins. J’avais formalisé un doux rêve de flocons aimables se décidant à tomber tandis que nous couvririons le dernier kilomètre, de quoi distraire sans tourmenter. Mais tandis que je déroulais encore la check-list de tout ce qu’il me fallait emmener, le blizzard annoncé remuait dans mes perspectives, projetant une neige sale et glaçante sur les meilleurs pronostics.

Vers 14h, Olivier lança avec entrain son fauteuil dans la voiture, j’arrimai les deux sangles arrière, soulevai le lourd coffre et le posai sur les sangles bien tendues puis rabattis la rampe. J’exerçai des poussées jusqu’à pouvoir bloquer la rampe, puis je fermai la porte arrière. Nous avions choisi le modèle long mais notre véhicule était toujours trop court quand il s’agissait de partir en voyage, le fauteuil prenait toute la place et il n’en restait pas vraiment pour le bagage. Je posai l’aspirateur à mucosité sur le siège passager et démarrai la voiture.

« On est parti, Olivier. On va à Paris. »

« Hein ! On ne va pas à Garches !? »

« Non, on va à Necker. Tu le sais. L’hôpital Necker est dans Paris. »

« Mais oui, bien sûr ! On va à Necker… Et où est Necker ? »

« À Paris. »

« Ah, d’accord. Ok. Bon, je mets ma playlist. Éteins cette radio de malheur. »

Ça aurait pu commencer, vu la teneur du ciel et mon enthousiasme abstrait, par le lancinant thème au violon du film Fargo, notre voiture blanche s’acheminant entre les champs gelés de la Petite Beauce, vers un sort incertain et une tempête de neige inéluctable, mais Olivier commença par Iron Maiden.

« Papa, ma tablette est tombée. »

« Quoi ? Déjà ! On vient à peine de partir ! »

« C’est de ta faute, Papa. Tu as roulé trop vite sur le ralentisseur et ma tablette est tombée. Méchant papa. »

Je m’arrêtai dès que je pus, détachai la ceinture, remis la tablette à bonne hauteur d’Olivier. Les cahots provoqués par le ralentisseur avait fait glisser le support de la tablette de quelques centimètres, trop loin pour les bras inextensibles d’Olivier qui ne pouvait plus atteindre l’écran.

« Quand on sera sur l’autoroute, je ne pourrai plus faire ça, tu le sais. »

« Je sais, je sais. »

Le thermomètre affichait -2°et le GPS annonçait une arrivée à 17h30, écrit en ocre, couleur de l’improbabilité. Le courage n’était pas requis puisque nous étions convoqués. Avant l’opération du 10 février, des examens devaient être faits, des radios, des scanners, une prise de sang. Nous voilà donc partis pour l’hôpital Necker, pour deux nuits et deux jours.

« Regarde les arbres, Olivier. Tout blanc, tout beaux. »

« Hein ? Ah oui. Bah, c’est des arbres, quoi. »

Je remis dans ma poche l’ambition de l’intéresser au spectacle de l’hiver. La tablette soutirait toute son attention. Il voyageait de son côté. Sur l’autoroute, je verrouillai la vitesse à 120km/h et la première partie de la route se passa tranquillement en compagnie de Rammstein, AC/DC, Offspring ou Megadeth. Olivier avait donné un nom tout simple à sa playlist Spotify : « Olivier le pro et la star de l’émission ». Malgré le rythme pressé de la bande son, je dus bientôt ralentir à 110km/h, puis 100km/h. Des premiers flocons apparurent et se fracassèrent furieusement sur le parebrise.

« Hé ! Mais ! Qu’est-ce que c’est que ces bidules qui nous arrivent dessus ?! »

« C’est de la neige, Olivier. »

« De la neige ! C’est génial ! J’adore la neige ! Oh, on dirait des grosses mouches ou des guêpes ou… des trucs un peu comme ça qui se jettent sur nous ! »

Le ciel se désagrégeait pour s’effondrer sur nous et tout vint à se ralentir. Le temps s’allongea sur le GPS, passant au rouge, les prévisions devinrent aveugles. Nous pénétrâmes dans un tunnel de gris et de volutes où des masses solides et lourdes glissaient sur un sol en réduction, lignes de bouillasse sombre sur un tapis cendreux. Je m’interrogeais sur les capacités du Peugeot Rifter et consultai l’avenir. La boule de cristal se changea en boule de noël, tourbillonnante de neige. Allai-je réussir à conduire mon fils jusqu’à destination ? J’imaginais l’accident, la voiture devenant prison, les camions fous, le froid immédiat sans la protection du moteur tournant, les secours empêtrés se faisant attendre, l’enfant qu’il faut sortir de son fauteuil, fauteuil si lourd qu’il doit être abandonné, le crépitement de papier cadeau de la couverture de survie, Olivier demandant si elle est en or et s’il pourra la garder… La neige redoublait, la circulation ralentit encore et nous n’étions pas encore au péage de Saint-Arnoult que déjà nous roulions par moment presque au pas. Ce serait long.

Brouillard de neige, les essuie-glaces couinaient. Je m’étais logé derrière un poids lourd et j’avais réglé ma vitesse sur la taille de ses feux arrière. La troisième voie n’était plus empruntée que par quelques confiants sur quatre roues motrices. La tempête était sur nous, pauvre de nous, et la neige semblait vouloir tenir au sol. Le GPS, impavide, annonçait maintenant deux heures de retard. Avait-il bien compris que nous roulions à 60 km/h, que plus jamais aujourd’hui nous ne pourrions aller plus vite ?

« Ça va, Olivier ? »

« Mais oui, ça va, pourquoi ? »

« Nous allons être très en retard. En fait, je ne sais pas à quelle heure nous allons arriver. »

« Ah. Bah, on verra bien. »

Les poids lourds avaient interdiction de se dépasser mais certains le faisaient malgré tout, poussant quelques voitures téméraires à tenter la troisième voie, désormais recouverte de neige. Je restai derrière mon camion.

Un premier bouchon de 30 minutes était annoncé vers Saint-Arnoult et je pensais le trouver, un peu comme toujours, avant le péage, mais les vraies difficultés commençaient juste après. La gendarmerie procédait au blocage, probablement pour la nuit, de tous les poids lourds et la voie de droite leur était donc réservée pour les y faire stationner. Une seule voie était maintenue pour le dégagement des voitures.

« Hum, c’est long… »

« Oui, ce n’est que le début, Olivier. On n’est pas couché. »

Nous étions ainsi des centaines de voitures, réparties sur les vingt-cinq voies du péage, cherchant le bon chemin, soit par divination pure, soit par emprunt à la mécanique des fluides en tentant de déceler dans chaque turbulence, la révélation d’un passage vers le chemin le plus court dans l’écoulement laminaire du bouchon. Vingt-cinq pour entrer, une seule pour sortir. L’entonnoir était bien visqueux.

Les gyrophares bleus et ors des gendarmes imposaient par ilot un rythme régulier aux tourbillons des rafales neigeuses. Je trouvais bientôt ma place dans le train lent et nous longeâmes la file infinie des camions arrêtés. La nuit allait tomber sur nous, la neige s’intensifiait, notre vitesse allait s’équilibrer sur une moyenne de 30km/h, imposée par la force des choses glaciales et dérapantes. Nous étions à 70 km de notre destination.

« Huu… c’est long, répéta Olivier. »

« Tu es fatigué ? »

« Fffoui ! »

Ennui davantage que fatigue, mais la fatigue commençait à manger ses rares forces. Je n’étais pas certain de pouvoir le mettre cette nuit dans un vrai lit. Je n’étais pas certain d’arriver jusqu’à Necker. Je pensais à la fatigue du handicap qui jamais n’est prise en compte. À l’administration hospitalière poussant sans émotion ses patients sur les cases de l’échiquier quotidien. Je pensais à notre premier rendez-vous du lendemain, positionné à 7h30.

Nous roulâmes ainsi pendant une heure, les voitures à touche-touche, les freins devenant sécurité et menace selon comment le pied les appelle. Sauf accident, une arrivée vers 19h était peut-être possible, mais dans un Paris bien enneigé. Nous aurions alors près d’un kilomètre à faire dans la neige et le froid, Olivier sur son fauteuil électrique, et moi, trop encombré par le coffre pour pouvoir manœuvrer à sa place. L’aventure prenait des airs d’épopée.

« J’ai faim. »

Evidemment, qu’il avait faim. L’heure de lancer sa pompe d’alimentation était largement dépassée. En temps normal, à cette heure, il suçote ses mets préférés. Interminables derniers kilomètres. Nous entrâmes dans le Périphérique, toujours au pas. Un Paris nocturne, nerveux, les voies de circulation changées en pistes boueuses. Olivier soupirait pour marquer son impatience. Les successions de petits tunnels le distrayèrent un moment, lui rappelant un épisode ancien où nous cheminâmes (dans de meilleures conditions) vers l’aéroport Charles de Gaulle. Les rafales de lumière métronomique des longs tunnels de l’A1 lui avaient laissé pour la vie une tenace empreinte mentale.

« Tu te souviens, Papa ? »

« Oui, bien sûr. »

« Mais on avait pris l’avion pour aller où ? »

« Dans un pays d’apprentis sorciers. Un jour, je te raconterai. »

J’étais resté sur la voie de droite jusqu’à notre sortie Porte de Brancion/Vanves par laquelle nous entrâmes finalement dans Paris, longeant les voies ferrées glauques.

« Qu’est-ce que c’est moche ! C’est ça, Paris ? Il y a des graffitis absolument partout ! Mais pourquoi les gens font des graffitis, Papa ? »

Il nous restait trois kilomètres à couvrir sur des voies imprécises où les trottoirs, ralentisseurs, potelets et autres bornes s’étaient fondus dans la neige grasse. Le piéton jaugeait notre engin comme un Polonais le char soviétique. Je les surveillais du coin de l’œil et m’imposait une vitesse très réduite afin de me faufiler sans heurt dans tout ce foutoir, tout en me gardant de trop ralentir pour éviter le piège des roues patinant sur les bosses. Les rues se succédèrent, chacune plus étroite que la précédente, jusqu’aux derniers cinq cents mètres ; les dernières venelles serpentant autour de Montparnasse et l’inévitable ultime rue minuscule, en travaux comme un hasard, à moitié phagocytée par une muraille d’échafaudages, les poubelles reléguées en partie sur la voie, les passages piétons de fortune tel des promontoires vindicatifs s’appropriant le pavé.

« C’est là. On est arrivé, Olivier. »

« Fffiou ! »

Je dégainai le téléphone et la bonne application pour commander l’ouverture du parking. C’était le moment de croiser les doigts, comme à chaque fois que j’engageais l’imposant Rifter dans un parking souterrain. L’ampoule au-dessus des portails se mit à clignoter et ces derniers commencèrent à se relever. Une case de cochée.

J’errai quelques minutes au premier niveau avant de remarquer le panonceau portant le nom de ma plateforme de location de parking avec une flèche vers le niveau inférieur. Là, je trouvai tout de suite disponible, face à nous, une place pour handicapé non réservée. Une autre case cochée.

« Ça ne ressemble pas du tout à un hôpital. »

« C’est notre parking, nous avons encore un long chemin dans la neige à faire. »

« Ah, ok ! »

« Je t’explique Olivier : Je te sors de la voiture, je sors le coffre, je branche ton alimentation, je t’habille, je ferme la voiture et on y va. »

« Ok, Papa ! »

Je fis donc tout cela et puis nous allâmes vérifier la cochabilité de la troisième case : un ascenseur en service. J’avais en tête cette redoutable coche depuis plusieurs semaines, imaginant (mais sans la neige, mon défaitisme ayant ses limites) la panne d’ascenseur qui m’obligerait à remettre Olivier dans la voiture, ressortir du parking, manœuvrer dans la rue étroite, sortir Olivier et lui trouver une cachette, lui expliquer que j’allais le laisser seul dans la rue, lui expliquer encore que je n’avais pas d’autre solution, et l’abandonner donc là comme une bête honnie, dans un coin sombre, entre deux poubelles, puis remonter dans la voiture, refaire la manip’ avec l’application, ramener la voiture jusqu’à sa place de parking, ressortir en quatrième vitesse et retrouver mon enfant.

J’appelai l’ascenseur, les portes s’ouvrirent généreusement. Petit ascenseur pour quatre, j’expliquai à Olivier que nous monterions tous les deux, puis que je le laisserai seul pour redescendre chercher le coffre et remonterai ensuite, avec le coffre bien sûr. Il comprenait. Les portes se refermèrent et l’ascenseur nous emmena au niveau 0. Une autre case de cochée. Une fois récupéré le coffre, nous prîmes le chemin de la sortie et de la dernière case à cocher pour valider complètement l’accessibilité du parking. Le seuil pour quitter le parking était-il bien adapté au fauteuil d’Olivier ? si ce n’était pas le cas, il me faudrait laisser là Olivier pour aller chercher la rampe pliable dans la voiture, en espérant que celle-ci ne soit pas plus large que la porte auquel cas il nous faudrait nous soumettre au scénario lamentable du paragraphe précédent.

Sur la planète lourde d’Olivier, la question de l’accessibilité revenait tous les dix mètres environ. Nous vivions dans un perpétuel état d’anxiété savamment entretenu par un pays de bilans socialistes où se glissaient sans vergogne sur la ligne des actes, des jalons de promesses non tenues.

Je cochai toutefois la dernière case et nous débouchâmes dans la rue sans problème, victorieux de l’étape souterraine. Il ne neigeait plus. Je contemplai, navré, le sol sur lequel nous allions patauger. Le fauteuil d’Olivier pouvait-il rouler là-dessus ? Je n’avais pas pu tout mettre dans le coffre, l’aspirateur à mucosité était dans sa housse, et j’avais passé la sangle autour de mon cou plutôt que simplement posée sur l’épaule pour ne plus avoir à me préoccuper de ce poids mort. Mais je n’allais guère pouvoir l’oublier, tant il tirait sur mon cou.

Le téléphone dans une main, avec la carte et l’itinéraire piéton, la poignée du coffre dans l’autre, je donnai les dernières consignes à Olivier.

« Tu roules là où je marche. »

« Ok, Papa ! »

« Tu restes près de moi. »

« Ok, Papa ! »

« Tu restes bien à gauche, tu ne t’approches pas du bord du trottoir. On ne le voit plus, mais il est là. »

« Ok, Papa ! »

« Tu es prêt ? »

« Oui, Papa !! »

Olivier souriait, joyeux, heureux même. La fatigue était passée et la faim, secondaire. Il y avait enfin de l’action et du risque, sur un terrain presque inconnu, comme un beau jeu vidéo fraîchement installé, sans pub.

« Tu n’as pas froid ? »

« Non, non. »

Je doutais qu’il eut très chaud, mais la morsure du froid était aussi secondaire, à cet instant. Je l’avais couvert autant que possible : un t-shirt, le corset garchois, un t-shirt thermolactyl, un gilet en laine avec capuche, une cape en laine, et le manteau en grosse laine avec capuche. Double capuche, double manteau, mais rien de trop pour un enfant ne pouvant pas bouger pour se réchauffer. Le manteau était rouge et lui donnait un air de petit chaperon rouge mécanique, plein de métal, de roulements, de gaieté et de considérations farfelues. Sa main droite se trouvait à l’abri sous le manteau, tandis que la gauche était à l’air libre pour lui permettre de manipuler le joystick, sur lequel il ne pouvait plus agir que du bout du majeur. Ses tristes mains avaient vrillé pour toujours dans le mauvais sens, celui n’autorisant plus aucune préhension. Cette marque honteuse des myopathes que les connards associaient volontiers à un retard mental.

Nous nous mîmes en marche, mon champ de vision passa en affichage terminator, mesurant les largeurs, les distances, le degré des pentes et les hauteurs, la consistance de la neige, la couleur des plaques de gel. Scannant aussi l’attitude des promeneurs, les visages, les mauvais signes. Nous étions à Paris, ville grandiose pour Olivier, mais trou à rats pour moi. On ne pouvait pas éviter l’affrontement en fauteuil électrique. Si un danger venait à nous menacer, les secours viendraient toujours trop tard.



La tête penchée sur le côté de l’aspirateur, je trainais mon coffre comme un cercueil, les roulettes ne trouvant pas d’appui solide. Olivier suivait. Le petit fauteuil avançait vaillamment sur ce terrain non prévu par la notice d’utilisation. Déjà, il avançait. Je n’aurais pas parié.

« C’est par ici. »

« Ok, Papa ! »

Olivier était aux anges, toute fatigue et faim oubliées. Il négociait habilement les obstacles disposés sur son chemin, poubelles, passants, prêt à tout affronter. Rue de Vaugirard, nous pûmes avancer côte à côte sur un trottoir plus large. La tentation de me dépasser pour lancer le fauteuil à pleine vitesse était forte.

« Pas trop vite, Olivier ! Attends-moi. »

« Ok, Papa ! »

Les passages piétons exigeaient de la vigilance et de la rigueur, la neige accumulée cachait les pièges, les butées et les crevasses.

« Tu me suis, surtout. Tu roules là où je marche ! Tu t’arrêtes quand je te le dis, mais si je te dis : roule ! tu roules ! »

« Ok, Papa ! »

Quel amusement pour lui que cette expédition presque arctique. D’autant que mes préventions maniaques et mes instructions péremptoires n’étaient pas feintes, je redoutais vraiment la panne ou l’accident avec le fauteuil. Comment faire quand tout reposait sur le matériel et que celui-ci lâchait ? Coffre et fauteuil, nous laissions derrière nous un sillage insolite dans la neige. Plus d’une fois Olivier m’appela à l’aide, le fauteuil faisant soudain du surplace, les roues n’accrochant plus rien dans une pente. Je lâchais le coffre, passais derrière le fauteuil et poussais, sortais l’enfant reconnaissant de son tapis de course et reprenais mon coffre. Je suivais toujours mon GPS, mètre après mètre, nous avancions. Au coin de Vaugirard et du boulevard Pasteur, des travaux de façade barricadaient le trottoir, invitant le piéton à le quitter pour descendre sur la voie en empruntant un couloir de fortune.

« Attends, Olivier. »

« Quoi Papa !? »

Une minuscule rampe en béton ne respectant aucune norme avait été grossièrement façonnée pour descendre sur la voie. Il était possible pour Olivier de la descendre mais aucunement de la remonter. Si la même avait été aménagée à l’autre bout du couloir de fortune, nous serions coincés pour de bon. J’hésitai. Jusque-là, nous avions eu de la chance. Le couloir faisait un coude n’offrant pas de voir l’autre extrémité.

« Qu’est-ce qu’il y a, Papa ? »

Je le regardai un instant. Petite chose rosie par le froid, goutte au nez, un unique doigt raide guidant par poussées malhabiles la commande. Pour bien faire, il eût fallu que je le laissasse là pour filer en reconnaissance à l’autre bout du couloir.

« Allez, on y va Olivier. Approche tout doucement. »

« Il y a une marche ? »

« Ce n’est pas une marche, mais ça descend dur, je vais tenir ton fauteuil en même temps, n’ai pas peur. »

« Hou ! J’ai peur ! »

« On y est presque, ça y est ! »

« Ffiou ! »

Le Rubicon était franchi, nous verrions bien ce qui nous attendais à l’autre bout du couloir. Je finissais par éprouver le même sentiment qu’Olivier, devenant personnage d’un de ces jeux vidéo hypnotisant dans lesquels on avançait au réflexe et sans réfléchir, chaque obstacle franchi tel un point de non-retour. Qui savait quel boss de fin de niveau nous attendait de l’autre côté de ce couloir ?

Nous eûmes encore de la chance. Le couloir avait été aménagé jusqu’au bateau en pente douce du trottoir suivant et nous nous engageâmes en vainqueurs sur la dernière portion du parcours.

Sur ce nouveau trottoir, ici plus large que notre maison, Olivier poussa un cri d’excitation et lança sa machine à pleine vitesse. Il se mit à filer sur la plaine enneigée du boulevard, tel un officier de quelque panzerdivision de la Wehrmacht, juché sur la tourelle de son tank et fonçant à toute allure vers l’Est, grisé par la vitesse et l’air glacé d’une nuit maintenant sans nuage, pure folie prédatrice ayant oublié tous affres et doutes, et le froid comme la raison, galvanisé par le roulement irrésistible des chenilles et la conviction d’écrire l’Histoire.

« Youhou ! »

« Moins vite, Olivier ! Je ne peux pas suivre ! »

Le sol gelé interdisait en effet d’allonger le pas et, de toute façon, les bons quarante kilos du coffre tirant mon bras, les trois autres kilos de l’aspirateur me sciant le cou et la fatigue de cette journée sans fin, me faisaient l’interprète d’une toute autre histoire, pièce usée et transie, reliquat d’une armée plus ancienne, mais foulant les mêmes champs ennemis, gelés et hostiles. À la différence de mon vaillant petit tankiste qui fonçait sans le savoir vers sa propre bérézina, je me sentais, moi, comme si je revenais de la mienne, grognard traînant sa cantine, marchant avec peine (je boitais plus ou moins sans raison autre qu’un mauvais équilibre de mon fardeau), l’œil rond tout autant que la bouche, sergent Bourgogne ahuri, soufflant ses dernières forces avec pour seul horizon, ce sol trop dur pour y creuser une tombe.

« Olivier ! »

Paris lui appartenait. Les gens s’écartaient devant lui, surpris comme pouvaient l’être des Parisiens devant le handicap décomplexé d’un enfant débordant de joie de vivre, eux que le coût de la vie et la tyrannie écologiste avaient conditionnés au célibat sans géniture.

« Attends-moi, Olivier ! Tu vas trop vite. »

« J’attends, j’attends. »

Il y eut encore de nombreux passages délicats à négocier, parfois avec un peu de poussée ou de retenue paternelle, mais nous parvînmes enfin rue de Sèvres, à l’entrée des véhicules de l’hôpital Necker.

« Ça va, Olivier ? Tu n’as pas trop froid ? »

Je regardai sa main gauche, rigidifiée sur le joystick qu’il ne pouvait actionner que du bout de la dernière phalange du majeur. J’avais les mains douloureuses, mais je pouvais au moins les bouger, les frictionner pour les garder en vie. Olivier ne pouvait que subir le vent glacé.

« Oui, ça va bien. On est arrivé, Papa ? »

« Presque. Il faut récupérer des clés. »

« Des clés ? Pour quoi faire ? Et où sont-elles ces clés ? »

« Les clés de notre chambre à la Maison des Familles. Elles sont ici, paraît-il. »

Nous faisions face au bureau des vigiles, flanquant le portail de l’hôpital. Des vitres fumées noires renvoyaient notre image. Petit chef de char camouflé sous sa cape rouge et vieux vétéran fatigué. Je laissai tomber le coffre et avançai près du portail, ayant remarqué qu’une fenêtre pouvait s’ouvrir, façon parloir, et j’aperçus l’un des vigiles assis sur un fauteuil, concentré sur l’écran d‘un ordinateur. Il me faisait face. Moins d’un mètre nous séparait, abstraction faite de la vitre.

« Il y a du monde. »

« Où ça, Papa ? »

« Là, derrière la vitre. »

Une femme, un mug à la main, se tenait derrière l’homme assis. Elle s’intéressait aussi à l’écran. Aucun des deux ne levèrent les yeux sur nous. Aucun signe.

« Ils font quoi, Papa ? »

« Je crois qu’ils se donnent de l’importance. »

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

« Rien. Je vais toquer. »

À cette seconde, la femme fit un quart de tour vers la gauche et se porta jusqu’à la fenêtre coulissante, se pencha et l’ouvrit.

« Bonsoir. »

« Bonsoir. Je viens chercher des clés pour la Maison des Familles »

Je redoutai un peu ce moment car, bien que le contact de la Maison des Familles nous avait assuré que tout était prêt pour nous et que les clés et les instructions nous attendaient au poste de sécurité, je n’étais pas sûr d’être au bon endroit, ni que les deux vigiles ici présents fussent bien affranchis de cette mission particulière. Mais immédiatement, sans que j’eus clairement compris tous les mots (en vérité je n’avais capté qu’un vague murmure lointain), je perçus en provenance de l’intérieur du bunker des ondes sonores portant faiblement des mots brefs s’achevant par i. Demi oui ou moitié d’ici qui réellement firent ma soirée car pour la première fois depuis notre départ de la maison, je lâchai un soupir de soulagement. Ffiou, aurait dit Olivier. Une ombre apporta à la femme une enveloppe qui me fut remise après présentation d’une pièce d’identité.

« Et, peut-être pouvez-vous aussi me dire le chemin le plus court pour la Maison des Familles. »

La question sembla surprendre, sans que je comprisse bien pourquoi.

« C’est au moins à huit cents mètres d’ici, par l’entrée piéton. Mais il faut traverser tout l’hôpital. »

Que devais-je comprendre ? Peut-être me fallait-il faire une pause dans cette aventure glaciale pour mettre en balance l’effort de huit cents mètres de marche supplémentaire avec l’abandon pur et simple de la mission, par un retour au parking dans la neige et le froid, et puis retour à la maison, dans la neige, toujours, et les heures élastiques et l’improbabilité de même y parvenir. Restez chez vous, qui disaient. Pourquoi persister ? A moins que tout simplement, d’avoir employé l’épithète « court » dans une question naïve évoquant la traversée de Necker, avait endommagé chez ma vigile tout un lot de synapses parmi ceux nécessaires à son habitus.

Je remerciai et la laissai à son trouble, faisant signe à Olivier de faire demi-tour.

« On repart, Olivier. Fais ton demi-tour. »

« Pourquoi ? C’est pas ici ? »

« Pas tout à fait. Il y a une autre entrée, viens. »

« Ok, Papa ! »

Jamais une once de découragement n’apparaitrait chez cet enfant ce soir-là. Aucune aventure extraordinaire ne pouvait l’accabler car son existence, par nature misérable et pesante, souffrait plus que toute autre de l’ennui quotidien. Il vivait pleinement, sans les subir, ces moments insolites que nous vivions là, allant de surprises en découvertes, et, voyant son père courbant le dos et peut-être aussi cheminant moins vite à présent, il en devenait plus exalté, pris d’une agitation fébrile malgré le poids des couches de laine et de coton, goûtant dans chacune des étapes que nous passions le sel de l’inconnu, la possibilité d’un piège, l’éventualité qu’il lui faudrait lui-même venir à la rescousse de son papa pour nous mener vers une conclusion heureuse.

« Allez, Papa ! On y va ! »

Nous continuâmes donc et arrivâmes à l’entrée suivante, plus petite, qui n’avait d’ailleurs l’air de rien et pas de l’entrée d’un grand hôpital. Une petite cour, trois chemins possibles, je partis vers la gauche, grimpai une rampe en caillebotis qui sous les roues du fauteuil d’Olivier rendit un son de marteau-piqueur et ce fut sous ce beau fracas que nous entamâmes une longue errance nocturne dans ce qu’Olivier appela tout de suite « le labyrinthe ». Encore un porche, puis une cour, puis un large chemin sur la droite, un bâtiment vitré d'aspect récent face à nous, des panneaux d’orientation, un sapin de Noël brûlant de mille feux colorés.

« Toutes ces couleurs sont magnifiques », fit Olivier.

J’avançais un peu au hasard, trop las pour vraiment décrypter le plan du site, le cou cassé par l’aspirateur, le bras gourd par l’intendance monolithique qu’il me fallait traîner. Je cherchais un panneau « Maison des Familles » qui n’existait pas. Nous prîmes le chemin à droite montant doucement sur une cinquantaine de mètres, vers une tour d’aspect sordide dont Olivier régla le compte instantanément :

« Qu’est que c’est que cette horreur !? Quelqu’un a dessiné des graffitis horribles sur cette tour ! Pourquoi les gens font ça, Papa ? »


Dans Tintin au Tibet, il fallait obligatoirement passer du bon côté du totem magique sous peine de se faire déglinguer son karma, mais je ne savais plus si c’était à droite ou à gauche. La lumière étant meilleure à droite et la neige un peu plus effacée, je pris par là et nous découvrîmes juste après, comme une farce, ce qui s’appelait le carré Necker, c’est-à-dire, un labyrinthe formé par un jeu géométrique de haies.

« Tu avais raison, Olivier, c’est bien un labyrinthe. Rien ne nous sera épargné. »

Naturellement, le dédale n’était pas déneigé ni salé, par endroit on ne faisait pas de différence entre le sentier et les pelouses, hormis quand il était trop tard et qu’une roue se bloquait dans une bordure masquée.

« Chuis coincé, Papa ! »

« Je t’ai dit de me suivre, Olivier, roule exactement dans mes pas. »

« C’est pas de ma faute ! »

« Je le sais bien, va. »

Je lâchai le coffre une fois de plus pour aller sortir le fauteuil de son piège. Olivier se débrouillait très bien en vérité, dirigeant d’un seul doigt raide son « bitoniau », comme il nommait le joystick. Nous finîmes par avoir raison de ce fichu labyrinthe et nous faisions maintenant face à un grand bâtiment gris portant le nom de Robert Debré. D’après les indications que je n’étais pas sûr de bien comprendre, il nous fallait contourner ce bâtiment par la droite. Mais la voie de droite était plongée dans les ténèbres et la neige ici plus abondante que partout ailleurs, n’ayant presque pas connu le pas de l’homme.

« Il parait que c’est par là, Olivier. »

Le chemin prenait des allures étranges au-delà de l’immeuble. Dans l’ombre se dessinaient les formes enflées de hautes citernes pâles, des grilles et des structures métalliques cherchant le lustre des rayons lunaires puisque le ciel s’était défait de ses nuages, toute la neige gisant sur terre et le vent bien tombé. Il régnait là un calme de cité à l’abandon que notre petit équipage incongru venait troubler.

« Tu es sûr que c’est par là, Papa ? »

« Eh bien… »

Ma vue s’habitua à l’obscurité et je discernai un peu plus loin, entre des amas rectilignes de noir absolu, l’enchevêtrement d’un arbre, et vers la gauche une lueur rose, couleur inattendue en ces lieux qui devait à mes yeux vouloir dire quelque chose. Mais la progression allait devenir difficile pour Olivier car le sol devint très inégal sous les pas. Bien que la neige ait rectifié minutieusement les irrégularités, je sentais des pavés ou de la caillasse et de fait, le fauteuil se mit à cahoter.

«  Oohhoh, ça secou-oue ! »

Un panonceau me confirma que ce mauvais chemin était néanmoins le bon. La Maison des Familles, se trouvait tout au fond, dans le dernier bâtiment totalement plongé dans la nuit, n’était la petite lumière rose d’un autre sapin de Noël, modeste mais bienvenu. Trois personnes venaient à notre rencontre. Un homme âgé, un couple, ou bien ses enfants, le suivant. Une famille donc, comme devait en accueillir la Maison des Familles. Olivier s’égara avec le fauteuil dans une ornière, je l’exhortai de nouveau à se caler dans mes pas mais trop tard, les roues patinèrent, refusant d’avancer. Je lâchai le coffre en même temps que mes dernières munitions de bienveillance. Bonsoir, me dirent l’une ou l’autre des personnes. Je répondis, peut-être. Nous étions à vingt mètres de notre destination et le fauteuil était coincé dans un trou et j’en eus jusque-là de ces conditions lamentables dans lesquelles le handicap lourd finissait toujours par tomber, oublié de ceux-là même qui se gargarisaient d’avoir fait le nécessaire, un jour ensoleillé de printemps, il y a quinze ans, sous les applaudissements des généreux donateurs. Je tirai de toutes mes forces et parvins à arracher les 140 kilos du fauteuil, pilote compris. L’homme jeune, arrivant à ma hauteur, me proposa son aide. Par colère accumulée, je n’eus pas envie de répondre et me tournai vers Olivier pour voir s’il parvenait à avancer de nouveau. Je vis alors le vieux monsieur, maintenant derrière nous, trébucher sur quelque démon enfoui sous la neige, et tomber par terre et la jeune femme de s’écrier, « Oh ! Papa est tombé ! ». Alors, dans un rejet de pitié fort peu catholique, je me détournai de toute cette scène pour ne garder que mon problème, l’estimant bien suffisant pour cette nuit, chacun ses peines et Dieu pour tous, et vaincre enfin ce putain de parcours du combattant, parce qu’il était écrit quelque part que la vie d’Olivier et de ses parents ne serait jamais facile et qu’il était fort probable, si ce n’était pas certain, que ce serait par un petit détail logistique, celui de trop, que nous finirions par crever. Mais pas ce soir.

Nous étions arrivés devant la porte de la Maison des Familles. J’extirpai l’enveloppe portant mon nom. Mes doigts engourdis ne purent que la déchirer en son travers et j’en tirai une clé, ainsi que le plan de l’hôpital avec une croix marquant l’endroit où nous étions et ce fameux « chemin le plus court » que nous n’avions pas pris, tracé au trait fluo.

Le code à taper sur le digicode était également inscrit en gros chiffre et nous pûmes enfin entrer. Une douce chaleur nous accueillit qui fit soupirer de plaisir Olivier.

« Enfin ! Ffiou ! »

Le vestibule sentait le bon vieux parquet ciré. Un petit sapin de Noël était posé là, auprès d’un piano à queue couvert d’une délicate poussière. Immédiatement devant nous s’élançait un majestueux escalier de bois, mais ce qui attira surtout mon attention, pour me rappeler que je n’avais pas encore coché toutes les cases, fut la bonne dizaine de poussettes laissées là par les familles.

Lors d’un dernier échange téléphonique avec le contact de cette maison, elle nous avait dit que l’ascenseur était en panne, avant d’ajouter rapidement qu’il ne fallait pas s’en inquiéter, ce serait vite corrigé. Notre chambre se trouvait au premier étage. Je préférai m’abstenir d’imaginer les conséquences d’un ascenseur hors service et j’invitai Olivier à prendre à droite vers le bureau d’accueil. L’ascenseur était juste là. Je l’appelai. Il fonctionnait. Il nous emmena au premier étage et nous partîmes à la recherche de la chambre 103. Le fauteuil d’Olivier venait de traverser des rues entières de neige sale et dégoulinait de tous ses roulements et articulations. Nous laissions sur le séculaire parquet de chêne des gouttes d’eau douteuse et des minis monticules de neige fondants presque immédiatement. Les six roues du fauteuil et les deux roulettes du coffre laissèrent des marques bien nettes sur le beau plancher. Je sondai ma poche en quête de la clé, déverrouillai la porte de la chambre et nous entrâmes. Depuis la maison, de porte à porte on comptait à peine 150 kilomètres. Il nous avait fallu cinq heures.

Nous avions une chambre de taille respectable dont tout l’espace était presque occupé par quatre lits, trois lits simples et un lit en bois pour nourrisson. Une fois entré le fauteuil électrique et la porte refermée, il ne s’agissait plus de le bouger.

« Nous y sommes, Olivier, et j’ai une question. »

Je n’avais rien prévu à manger. D’expérience, je ne m’attendais pas à trouver de quoi dîner dans les placards de la cuisine commune. Si je ne voulais pas dormir le ventre creux, il allait falloir ressortir et trouver quelque chose.

« Oui, Papa ? »

« Est-ce que tu te sens de rester là tout seul, le temps que j’aille vite me chercher à manger ? »

Je savais la réponse, mais je savais aussi qu’il était tard, qu’Olivier ne pouvait qu’être épuisé, douloureux dans son corset-siège après tant d’heures là-dedans, et je mesurai combien je pouvais être plus rapide, sur un tel terrain, en y allant seul. La joie de l’aventure s’éteignit dans ses yeux, éjectée comme une malpropre par la peur première, celle hantant ses nuits comme ses jours : perdre papa ou maman, les voir partir et ne jamais revenir. Nous ne pouvions faire un pas dehors sans qu’il s’inquiétât, qu’il réclamât à notre retour l’explication de l’absence, et où nous étions. « Maman revient bientôt ? »

Olivier redoutait notre mort davantage que la sienne. Rester seul dans cette pièce, tandis que Papa partait on ne sait où ? Et si Papa ne revenait pas ? Pleurer seul pendant des heures. Opérer péniblement à coups de doigt raide un demi-tour, se coincer complètement entre deux lits. Chercher du coin de l’œil la poignée de porte, le cou calcifié impuissant à porter le regard, voir cette porte de toute façon impossible à ouvrir, les avant-bras et les jambes s’agitant tel un pantin, les murs inconnus d’une chambre devenue mortuaire et pleurer, pleurer jusqu’à l’épuisement, vomir bientôt d’avoir tant pleuré et appeler à l’aide, à l’aide, d’une voix engloutie, trop légère pour passer les cloisons, tandis que la pompe d’alimentation tintait pour personne, sonnant la fin du cycle ou la fin du bidon, fin d’un enfant sans défense, tout bêtement, parce que là, dehors, papa aurait fait un pas ou un regard de trop…

« Bien sûr qu’on y va tous les deux, Olivier. Bien sûr ! Commençons par aller voir la cuisine ! »

« C’est parti ! En avant, Papa ! »

Son visage se recomposa et il me rendit mon sourire. Nous visitâmes les communs situés au bout de notre couloir. La vaste cuisine bien équipée et lumineuse, dont je n’osai ouvrir tous les placards comme un pillard en quête de butin.

« Allez, viens Olivier ! On repart chercher à manger ! »

« On y va, Papa ! »

L’aventure reprit. Nous avions rempli un premier objectif de prise de contrôle du territoire, à présent il fallait résoudre le problème de l’intendance. Sans la charge de l’aspirateur et du coffre, je pus maintenant marcher plus librement et, au besoin, prendre la commande du fauteuil pour négocier certaines embûches. Je ne voulais pas repasser par le terrain accidenté des abords de la Maison des Familles et en sortant du bâtiment, nous prîmes l’autre chemin, vers la droite, où j’espérais trouver une issue plus carrossable. Il y avait autant de neige de ce côté, mais le sol bien meilleur nous permit d’avancer sans crainte. Le vaillant fauteuil continuait, patinant par endroit, les petites roues antérieures malmenées, mais tenaces. Nous passâmes près d’un parc pour enfant. Un ours rouge géant, devenu polaire, nous regarda passer. Nous contournâmes de nouveau le bâtiment Robert Debré, slalomant entre les véhicules de service et les barrières baissées, jusqu’au carré Necker, son dédale feuillu, la vilaine tour socialiste à l’autre bout, et puis toutes les petites voies, les rampes, les porches, les tours et les détours, jusqu’à l’entrée où deux vigiles nous souhaitèrent bonne soirée.

Dans la rue de Sèvres, un choix s’imposait : droite ou gauche ? À notre premier passage, trop préoccupé par toutes les cases que j’avais à cocher, je n’avais pas eu cœur à repérer les magasins ou restaurants. Les deux côtés de la rue n’offraient rien de prometteur. Platanes frigorifiés et mobilier urbains, façades haussmaniennes derrière lesquelles des gens dînaient, lumière de frigo pâle déversée par les lampadaires.

« Allons par ici, Olivier »

« Ok, Papa ! »

Je pris à gauche. Nous progressions depuis une cinquantaine de mètres, quand un flash attira mon regard.

« Arrête-toi, Olivier. Tourne-toi vers la droite. »

« Quoi, Papa ? »

« Regarde à droite. »

« Oh, mais c’est… mais c’est la Tour Eiffel ! »

Il l’avait déjà vue de très loin, il la voyait de presque près, par-delà l’avenue de Saxe débouchant sur notre rue. Le phare de Paris, icône steampunk qui toujours fascinerait les enfants.

« À quoi elle sert, la tour Eiffel ? »

« À rien », répondis-je tout de suite, embrassant par fatigue un nihilisme que je nuançai presque aussi vite en ajoutant :

« Ça sert aux télécommunications… d’antenne… »

« Ah. »

Juste après, j’aperçus l’enseigne d’un supermarché et je fus transporté d’espoir et de hâte, aussi m’emparai-je d’autorité du bitoniau pour traverser en urgence le passage piéton.

« Papa ! C’est rouge ! Le bonhomme est rouge ! »

« Il n’y a pas de voiture, Olivier ! »

« Mais, Papa ! Le bonhomme est rouge ! C’est interdit ! »

« C’est une urgence ! »

Parvenu près des portes coulissantes, je sus que mes craintes avaient été infondées, le magasin annonçant crânement rester ouvert jusqu’à 22h.

Nous y trouvâmes tout ce qu’il nous fallait. Le magasin était sublime, les produits judicieusement présentés, rehaussé de lumières vives, les couloirs assez larges pour Olivier, la clientèle négligeable et le personnel aimable. Olivier oublia les polémiques à base de réglementation routière et commença de s’extasier devant les rayons conçus pour faire envie. Je lui montrai une barquette.

« Han ! De la tortilla ! Je vais la dévorer ! »

Nous plongeâmes plus avant dans les rayons, Olivier évaluant tous les trésors comestibles offerts à son appétit, tandis que j’essayais de dénicher sans traîner petit déjeuner et déjeuner du lendemain.

« Miam ! Des spaghetti. Miam ! des macaroni. Tu as vu, Papa ? Tu m’écoutes ? Ça ne t’intéresse pas ce que je dis ? »

« Il est très tard, Olivier. Il faut nous hâter maintenant. »

La caissière me proposa un magnifique sac en plastique vert uni, d’aspect solide. Chose rare et si précieuse, tellement pratique, tellement efficiente qu’on n'en trouvait plus nulle part. Je l’observai avec avidité le déplier énergiquement et le présenter bien ouvert, prêt à contenir mes achats prosaïques dont la valeur me parut alors secondaire.

« On va où maintenant, Papa ? On retourne à la Maison des Familles ? »

« Oui, on rentre, on mange, et au lit ! »

Et de nouveau, ce même chemin sinueux dans la neige et les flaques : la rue, le porche, bonsoir - bonsoir, marteau-piqueur du caillebotis, second porche, sapin de Noël, chemin qui montait, horrible tour, labyrinthe, Robert Debré, le slalom entre les barrières, l’ours polaire, la dernière rampe, le digicode, la porte, l’ascenseur, la deuxième couche de paquets d’eau sirupeuse sur le plancher, la chambre. Je lui retirai son manteau rouge, son sous-manteau vert, la mentonnière pour qu’il puisse manger et bouger un peu la tête. Dans la cuisine commune, mon sac vert durement acquis à la main, j’ouvris les placards en quête de vaisselle et découvris, en libre-service, à peu près tout ce qu’il fallait pour ne pas mourir de faim et se faire un bon dîner aux airs de petit-déjeuner : pain, produits laitiers, confitures, jus d’orange et de bonnes parts de galette des rois…

Attablé, j’appelai la maison pour prendre et donner des nouvelles.

« Coucou, Maman ! Je mange de la tortilla ! Et Papa n’aura rien, je vais tout dévorer ! »

Il en avala trois petits morceaux et se mit bientôt à soupirer.

« Tu es fatigué, Olivier. »

« Fff… ouii… »



La batterie du fauteuil affichait aussi son épuisement. Ses deux moteurs avaient été soumis à rude épreuve, mais la machine ne nous avait pas trahi. Nous regagnâmes notre chambre. Olivier ne cacha pas son soulagement quand je l’eus enfin désincarcéré de son corset-siège, puis de son corset garchois et enfin de ses attelles.

« Mais quel bonheur ! »

J’avais disposé une alèse sur le lit avant d’y étendre Olivier. Je lui dégageai le nez avec l’aspirateur à mucosités, puis je pêchai une couche dans le coffre et préparai un linge humide pour le change. Mon dos n’aima guère ce lit trop bas pour opérer confortablement. Puis je couchai Olivier sur le côté de son choix et étendis sur lui le drap et la couverture.

« Aaaah… Au chaud ! »

« J’installe tout, Olivier. Je prépare les machines et puis je fais tes soins. »

« Oui, Papa. »

Les rituels et opérations de tous les soirs allaient pouvoir débuter. Mais d’abord, je repérai les prises de courant à disposition pour établir l’implantation de la salle des machines. Le fauteuil, la pompe d’alimentation, la VNI, l’humidificateur avaient besoin de courant. La tablette d’Olivier aussi, ainsi que mon téléphone. La prise près de l’entrée servirait au chargeur du fauteuil, la prise près de mon lit pour les écrans. Collé au pied du lit d’Olivier, il y avait un petit bureau en bois flanqué de deux chaises de même facture. Je devinai en dessous une probable prise de courant et en effet, elle s’y trouvait. J’y branchai ma multiprise. Dessus viendraient s’alimenter la machine de ventilation et l’humidificateur, les deux posés sur le bureau. Je testai cette configuration, mais le tuyau reliant l’humidificateur au masque nasal d’Olivier était trop court et serait tendu, ce qui déplacerait le masque et provoquerait des fuites. Je séparai mon lit de celui d’Olivier et plaçai une chaise entre les deux pour y poser les deux machines. En reculant Olivier au plus bas dans le lit, j’aurai assez de mou pour ne pas tendre le tuyau.

Je préparai ensuite la brosse à dent électrique et lui brossai les dents, puis le redressai pour lui permettre de se rincer la bouche. Je n'avais pas emporté toutes les machines, il manquait l'Alpha 300, un hyperinsufflateur permettant le développement des poumons. Chaque soir Olivier en faisant vingt minutes en parcourant sa playlist Spotify. Le coucher, ce soir, allait donc être plus court sans pour autant être bref, car Olivier imposait un rituel très précis qui ne pouvait être modifié : tout commençait par un fond de verre d’eau qu’il buvait, en position assise, jusqu’à la dernière goutte, à la suite de quoi il se laissait tomber en arrière et je devais le rattraper d’une main, si possible au dernier moment, sinon ce n’était pas drôle. Ceci fait, je devais lui proposer une seringue à demi remplie d’eau (de celle à vis que nous utilisions pour pousser dans l’estomac, via le bouton de gastrostomie, les médications liquides) qu’il aspirait tranquillement. Ensuite, je venais placer devant son nez la plaquette de comprimés de mélatonine censés faciliter son endormissement. Il me disait alors « compte ». Je les comptais donc et s’il en restait par exemple 22, je les comptais jusqu’au vingt-deuxième et Olivier disait alors « le vingt-deuxième », et je lui donnais ce dernier. Après quoi, je plaçais la tablette de comprimés dans sa main droite et je soulevais son coude pour lui permettre de joindre les deux mains. Olivier s’écriait alors :

«  Moteur… Ça tourne… Action ! Trois… Deux… Un… C’est parti ! »

Je devais alors chercher à m’emparer des médicaments, tandis qu’Olivier devait me résister. Je faisais durer un peu le match et puis, une fois que j’avais remporté la partie, Olivier déclarait :

« Demain, j’aurai ma revanche. »

Ensuite, je me penchais vers lui pour un câlin dont la durée était tout aussi réglementaire que le reste et quand toutes ces étapes étaient complétées, dans l’ordre et dans les temps, je pouvais appliquer sur son menton et autour de la tête une mentonnière empêchant un peu que sa bouche s’ouvrit pendant le sommeil, et par-dessus, j’installais le masque nasal. La tête cerclée de toutes ces bandes élastiques, Olivier était prêt pour dormir. Restait à mettre autour de son ventre une ceinture abdominale pour réduire autant que possible l’entrée d’air dans l’estomac.

Je le tournai du côté droit puis plaçai dans sa petit main deux cupules de gland ramassées à sa demande des années plus tôt, au cours d’une promenade, et dont il avait fait les compagnons de ces nuits. La petite cupule avait pour nom Mini de Gland, la grande, Coquille de Gland et il accordait à ces deux petites choses, patinées au fil du temps par la moiteur endormie de ses menottes, une importance toute relative. Il les réclamait tous les soirs, s’en inquiétait aussi la nuit, lors des fréquents réveils, mais s’il arrivait que l’une ou l’autre s’égarât et n’était donc plus au rendez-vous le lendemain, il n’en faisait pas une affaire, se contentant d’un laconique « tant pis ». À l’origine, il y avait eut trois cupules, mais la troisième, Mini-As de Gland, avait disparu une nuit sans que nous pûmes remettre la main dessus et sa disparition restait, à ce jour, un mystère.

J’avais rempli d’eau minérale le bol de l’humidificateur, reliai par un premier tuyau l’humidificateur au respirateur, puis connectai le second tuyau au masque nasal, avant de lancer la machine.

« Je termine de préparer demain. Tu peux dormir maintenant, Olivier. »

« En-pchhh-fin. Bonne pchhh nuit pchhh, Papa. »

Parler n’était pas chose aisée avec la ventilation, l’air s’enfuyait par la bouche quand on parlait.

Je pris une douche puis, à la lueur de mon téléphone, je branchai le fauteuil à son chargeur, la pompe d’alimentation à son chargeur, je retirai le bidon d’alimentation et la tubulure de la pompe, installai un nouveau bidon et une nouvelle tubulure, purgeai l’air du circuit. Ensuite, je préparai les vêtements d’Olivier, puis les miens. Je consultai une dernière fois toutes les consultations du lendemain, dont la première à 7h30. Je savais maintenant ce que les noms des bâtiments indiqués sur les convocations signifiaient en terme de temps de trajet. Le premier rendez-vous du matin était près de l’entrée de l’hôpital, c’est-à-dire au plus loin de la Maison des Familles.

« Tu as pchhh bientôt pchhh fini, Papa ? »

« Presque, Olivier. »

« Je veux pchhh aller sur pchhh l’autre côté pchhh. »

Chaque nuit, Olivier appelait pour changer de côté, parfois trois fois, parfois dix fois jusqu’au petit matin. Mais ce soir-là, je mesurai son épuisement car il ne réclama qu’une seule fois de changer de côté. J’espérais que le masque ne fuiterait pas cette nuit, nous réveillant tous les deux par son alarme.

Un métro bourdonna loin en dessous. Je goûtais l’immobilité. Cette immobilité imposée pour toujours à Olivier se convertissait pour mon épouse et moi par une surmobilité. Tout être vivant devait bouger et nous devions donc bouger à la place d’Olivier, ce pouvoir lui ayant été enlevé dès la naissance.

La chambre avait un plafond haut et deux grandes fenêtres que les rideaux occultants ne masquaient pas complètement. Des vaguelettes de lumière venaient lécher les murs. Le respirateur improvisait le ressac de cette marée onirique. Olivier dormait, recroquevillé par nature, les pensées maintenant ballotées par les rêves. Il parlait peu de ses rêves, mais nous les savions terribles car, parfois, la nuit, entre deux souffles de la machine, nous entendions soudain des sanglots, puis la monotone plainte qui modulait tous ses pleurs. Nous nous précipitions alors auprès de lui, rabaissant la barrière du lit, forçant l'arrêt du respirateur par un infernal appui long de cinq secondes sur le bouton, enlevant et le masque et la mentonnière et la ceinture lombaire, pour enfin offrir le réconfort des bras à notre enfant malheureux. Tout l'optimisme et la joyeuse éloquence qu'on lui connaissait s'étaient évanouis dans les ténèbres. Ne restait que l'horreur de ce qu'il avait vu et qui s'écoulait en larmes. Nous l'emmenions dans notre lit pour le consoler autant que dans l'espoir de l'amener à se confier, de nous dire ce qui lui faisait si peur ou si mal, ou quoi que ça pouvait être qui pu nous permettre, par le chemin de ses mots, de nous orienter dans son calvaire et nous y mieux placer pour l'aider à tenir.

Il soupirait alors et regardait passer le temps d'un œil sans âge, souhaitant rester pour toujours dans la chaleur du nid douillet dans lequel il tentait mentalement de prendre racine ou de se faire oublier. Nos encouragements ne prenaient pas. Il ne voulait rien nous dire. Il fallait simplement patienter, le temps que les lambeaux de sa joie d'enfant, éparpillés dans les ténèbres de sa chambre, lui soient rendus. Les mots lui reviendraient alors aussi, car il n'avait de vocabulaire que pour les choses heureuses. Il ne voulait rien nous dire de ce réel entrevu, de ces images dépouillées de l'illusion d'un avenir, contredisant les projections faites le jour, les meilleures comme les plus modestes, sur ce qu'il serait, sur ce qu'il ferait. Lui qui aimait tant parler, ne voulait rien nous dire.




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