Le CHR d'Orléans.
Terminé en 2015, inauguré deux ans plus tard (le temps de trouver l'entrée) par un Premier Ministre qui n'a pas duré longtemps et une ministre des Affaires sociales et de la Santé (ASS) qui n'avait que trop duré, le Centre Hospitalier Régional d'Orléans est, nous citons : « l'un des pôles de santé parmi les plus modernes d'Europe. »
On ne sait plus bien, de nos jours, ce qu'il faut attendre de quelque chose de moderne, sinon bien sûr, dès lors qu'il est question d'architecture, qu'il s'écroule à moyenne échéance. À cela, un architecte moderne aura toujours la réponse toute prête : « Je suis assuré en décennale. Au-delà des 10 ans, c'est bien simple, je m'en fous ! ».
On aura donc une pensée émue pour tous ces architectes de jadis qui, eux, n'avaient pas la chance de s'en foutre, ni d'avoir une garantie décennale. Les pauvres se devaient de bâtir pour les siècles.
Il a fallu, disions-nous, deux ans à deux ministres pour trouver l'entrée du CHR d'Orléans. Comme il n'est pas de coutume qu'un homme politique moderne tire des enseignements de ses erreurs passées, ou de celles de ses prédécesseurs, il ne serait pas surprenant qu'à l'heure où vous lisez ces lignes, d'autres garants de notre pauvreté, n'errent encore en ce bâtiment, cherchant l'entrée ou la sortie, et priant pour ne pas tomber nez à nez avec un syndicaliste bavard. Ce qui n'est pas simple.
Il est donc temps de doter le CHR d'Orléans de l'outil que tout le monde attend :
Pourquoi s'adresser à l'accompagnant et non à l'handicapé, me demanderez-vous tout de suite ? tout simplement parce qu'Orléans est dans le Loiret, que le Loiret est au milieu de la France, et qu'en France, les handicapés, comme les sans-dent, soit ça fait rire, soit ça fait rien. On va donc rester sérieux et s'adresser aux gens capables.
Lorsque vous arrivez, par la départementale, aux abords du CHR d'Orléans (que nous nommerons désormais CHRO pour faire gagner du temps à tout le monde), la première chose que vous voyez est le magasin Ikéa. C'est un léger conditionnement pour la suite. En effet, à la manière d'un Ikéa, vous savez quand vous entrez au CHRO, vous ne savez pas quand vous en ressortirez. Toutefois, la ressemblance s'arrête là, le magasin Ikéa étant accessible aux handicapés. Ce n'est pas un accident, le bâtiment a été pensé comme ça (aussi curieux que cela puisse paraître à nous autres français).
Malheureusement, vous n'êtes pas dans les parages pour acheter un meuble déconstruit, mais pour mener un handicapé au CHRO. Au rond-point Ikéa, vous prenez la sortie suivante et vous parvenez rapidement au dernier carrefour dangereux de la ville d'Orléans, conservé pour mémoire et inscrit au patrimoine pour qu'aucun édile lucide n'aille en faire un rond-point. Le maintien de ce carrefour mortel, en bordure d'hôpital, a en effet été négocié par la CGT-FO des ambulanciers du CHRO, pour permettre aux ambulanciers de griller un dernier feu rouge avant leur arrivée aux urgences, et ainsi se faire plaisir, toutes sirènes hurlantes. Prenez maintenant à gauche, boulevard de l'Hôpital. Vous faites 50 mètres et vous vous arrêtez pour laisser passer un tramway. Malicieusement, la ligne a été placée là pour ne pas que les syndicalistes de tout à l'heure se croient, forts de leur petite victoire mesquine sur le carrefour, les rois du pétrole. On s'amusera de les voir, après qu'ils aient traversé la ville à toute allure, pied au plancher, partout prioritaires, se casser les dents contre le transport en commun le plus coûteux, le moins rentable et le plus contrariant de tous les temps. En avant les voyageurs, la chenille part toujours à l'heure...
Passé ce contre temps, vous abordez un autre rond-point vous offrant deux possibilités : tout droit, les places de stationnement du boulevard et, un peu plus loin, les parkings souterrains, ou à gauche, les urgences et le parking extérieur.
Commençons par goûter au parking extérieur.
Dans le parking extérieur, vous serez de prime abord surpris de voir, de-ci de-là, des gens debout, immobiles, le regard porté sur la masse lointaine de l'hôpital. Vous pénétrez dans le parking en glissant votre véhicule entre des plots de plastique en piteux état, dont la fonction première est de masser les flancs des voitures. Vous faites un premier tour en suivant les flèches peintes sur le sol, pour constater qu'il n'y a pas une place de libre. Après ce tour, vous cessez de suivre les flèches car celles-ci, depuis le début, vous indiquaient la sortie. Vous refaites un tour, puis vous rangez votre véhicule en double file, arrêtez le moteur et sortez. Vous êtes maintenant debout, immobile, le regard porté vers la masse lointaine de l'hôpital, espérant l'apparition d'un visiteur en partance. Pour récupérer sa place.
Cela vous laisse le temps de réfléchir et d'analyser la topographie des lieux en pensant à votre handicapé français, toujours dans la voiture, qui s'adonne à l'activité principale de son existence française : attendre la mort.
Le parking est clôturé d'un élégant grillage. Deux accès, fermés par un portillon, donnent sur une vaste étendue vide d'environ cent mètres de long pour cinquante de côté, au-delà de laquelle un espèce de grand tambour de machine à laver, vert et blanc, se dresse monstrueusement. C'est le bâtiment central, placé en bout du complexe. Sans doute par quelque effet gyroscopique mal connu, le CHRO est en effet le seul complexe hospitalier au monde à ne pas avoir son centre au milieu.
Pour arriver jusque là-bas, avec votre handicapé, il vous faudra gravir un trottoir non aménagé pour le handicap, pousser le portillon avec les pieds de votre handicapé (ou avec vos fesses, si vous faites le choix, comment souvent en France, d'y aller à reculons), arpenter une centaine de mètres sur un sentier de terre, à travers une zone vide où fut prise la décision de ne rien planter, pour donner au paysage un air triste et désertique. Le paysagiste était en effet le conjoint d'une directrice d'école, ravie par la méthode globale. L'idée lui fut venue d'appliquer ici cette fameuse méthode qui atterre le monde entier. À charge donc pour le sol de construire son espace vert. Le résultat est conforme à l'attendu : le terrain est inculte.
Le chemin traversant cet espace débile n'est évidemment pas stabilisé. Ainsi, en temps de pluie, fauteuil roulant, poussettes et bottillons s'y enlisent. Et pour faire élaboré, il va slalomant entre rien du tout, rallongeant d'autant la distance à couvrir sous la pluie. Ce chemin, par ailleurs dénué d'éclairage, et sujet aux flaques, offre la nuit, au visiteur risque-tout, l'heureux privilège de devoir construire à l'estime sa connaissance d'une trajectoire sécurisée, sur un chemin obscur et plein d'embûches. Démonstration éclatante du pouvoir infectieux de la méthode globale, capable de mener au fiasco tout ce qui ne peut se faire sans apprentissage. Des esprits chagrins diront que si ce vaste espace, à peine plus riant qu'un fond de cuve à fioul, était transformé en parking, les problèmes de stationnement du CHRO seraient résolus pour toujours. Un grossier raccourci très certainement. Retrouver la santé, cela ne commence-t-il pas par un peu d'exercice ?
Vous le savez maintenant, par là, vous n'y arriverez pas. Vous remontez dans votre véhicule, quittez le parking extérieur et revenez sur le boulevard de l'Hôpital, le long duquel les places de stationnement sont aussi occupées. Vous remarquez même qu'en bordure du boulevard, des voitures sont montées sur les voies piétonnes, et laissées là entre les marronniers. Technique facile des gens valides.
Vous suivez les panneaux et parvenez à un autre rond-point, inutile celui-là, par lequel vous accéderez aux parkings souterrains du CHRO. Tout parking souterrain d'hôpital se doit d'être difficile d'accès. Celui d'Orléans, sans égaler celui de Clocheville à Tours (la référence hospitalière française en matière d'inaccessibilité automobile et de désorientation humaine), ne déroge pas à cette règle. De hautes chicanes en bétons en témoignent, portant beau les couleurs de centaines de pare-chocs. Une fois négociée l'entrée, vous vous retrouvez directement dans le parking niveau -1, avec en face de vous, la rampe pour descendre au parking niveau -2. Comme souvent dans les hôpitaux, un code couleur est employé pour désigner les différents secteurs. Vert, les enfants ; jaune, les vieux ; rouge, les salles d'opérations ; rose, les maladies qui grattent ; noir, la morgue. L'accueil se trouve à l'opposé de l'entrée du parking, en zone verte. Si votre handicapé est un enfant, comme le petit lama, vous chercherez donc à vous rapprocher autant que possible des places de stationnements de la zone verte.
Vous êtes nouveau venu, donc ignorant, vous allez tenter le coup au niveau -1. Votre handicapé n'est pas forcément un enfant, mais vous avez une étape administrative à faire et ceci se passe à l'accueil. Direction la zone verte. Vous avez tout le parking à traverser. Vous croiserez en ce long voyage, bon nombre de vieillards isolés ou d'handicapés naturellement patients, bloqués devant les portes d'accès aux ascenseurs roses, jaunes, rouges. Ces portes très lourdes sont conçues pour ne pas être ouvrables par les enfants, les vieillards ou les handicapés. Et une personne valide prendra toujours une bonne inspiration avant de peser de tout son poids pour en ouvrir une. Elles sont par ailleurs réglées pour se refermer méchamment dans un bruit redoutable. Ce qui explique les petits tas de doigts sectionnés festonnant le seuil de ces portes.
Vous voilà en zone verte. Aucune place de stationnement n'est libre. Plusieurs places pour handicapé s'offriraient à vous, si vous aviez la CMIS (Carte Mobilité Inclusion Stationnement). Or la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées) vous l'a refusée au motif que vous pouvez porter votre handicapé, celui-ci pesant moins qu'un sac de 35 kg de ciment Le Classic® Lafarge (estimez vous heureux ! Pensez qu'avant 2002, cette référence s'établissait à 50 kg).
Pas de place au premier parking niveau -1. Direction le second parking niveau -2. Vous retraversez tout le parking pour rejoindre la rampe d'accès au niveau inférieur. Sur la poutre, peints malhabilement, vous lisez les mots suivants : « Toi qui entre ici, oublie toute itinérance ». Comme tout parking bien couvert, vous venez effectivement, en descendant au -2, de perdre le dernier bâton de réseau qui tremblotait sur votre téléphone. Une agression (un fâcheux prêt à tout pour votre place), un accident (n'en croyant pas votre chance, vous vous précipitez, loupez la manœuvre et percutez un pilier), un malaise (il tourna trois jours avant de s'effondrer sur son volant...), ne comptez pas sur le 15 ou le 18. Vous êtes seul.
Vous repartez vers le fond du parking, en zone verte. Normalement, ici, vous ne trouverez pas non plus de place et serez contraint d'aller vous garer dehors, le long du boulevard, sur le trottoir entre deux marronniers. Mais ce guide n'en serait pas un, s'il n'expliquait pas complètement le cheminement à faire depuis le parking souterrain jusqu'à l'accueil du CHRO. Nous en appellerons donc à la faculté de suspension d'incrédulité du lecteur et vous conterons ce qui se passerait, si vous trouviez une place libre en zone verte du parking -2 (on ne ricane pas, merci).
Vous trouvez donc une place. Vous sortez votre handicapé du véhicule et poussez le fauteuil (ou la poussette, si l'handicapé pèse moins qu'un sac de ciment Le Classic® Lafarge) jusqu'à la lourde porte coupe-feu verte.
C'est votre première fois, l'approche est à réfléchir. Vous laissez le fauteuil et vous actionnez la poignée de la porte. La poignée tourne, la porte ne bouge pas. Vous poussez fort de votre bras, la porte s'entrouvre ; vous appelez en renfort votre deuxième bras pour la faire céder enfin. La porte est ouverte, mais vous constatez qu'elle ne peut pas rester ouverte sans vous. Votre handicapé vous regarde, vous le regardez. Vous retournez donc auprès de lui. Dans votre dos, la porte se referme dans un fracas qui fait trembler tout l'édifice et manque de peu faire dérailler le tramway passant paresseusement deux cent mètres plus loin. Sous le souffle, le fauteuil de votre handicapé a reculé de plusieurs mètres. Vous reprenez vos esprits et votre handicapé, et optez pour une approche à la française : à reculons. Vous vous asseyez sur la poignée de la porte, poussez avec les fesses et entraînez en même temps le fauteuil. Ça secoue au passage du seuil. Si votre handicapé souffre d'une DMCDPM/LAMA2, vous lui redressez la tête qui aura inévitablement glissée sur le côté.
Vous êtes passés. Vous vous trouvez maintenant dans un petit espace fermé dont la fonction n'est pas claire. Une seconde porte, aussi massive que la première, est encore à franchir. Vous êtes expérimenté, vous lui présentez donc vos fesses. Mais rien à faire, cette porte ci s'ouvre dans l'autre sens (c'est la farce favorite du mauvais génie des architectes. Il ne s'en lasse pas). Vous tirez la porte vers vous et la bloquez du pied, vous saisissez les poignées du fauteuil et vous reculez. La porte vient buter contre la roue du fauteuil et le coince. Là, pas le choix, soit vous êtes musclé, soit vous abandonnez votre handicapé à son triste sort. Le bon sens vous recommande la deuxième option, mais vous n'êtes pas cruel, alors du bras droit vous poussez la porte suffisamment pour, de l'autre main, tirer à vous le fauteuil.
Vous êtes passés. Bravo. Faites une pause, respirez. Vous pouvez aussi crier, des fois ça soulage. On continue.
Vous faites face à présent à deux portes d'ascenseur. A l'intérieur de l'ascenseur, vous avez une idée de la qualité de la conception et du niveau de finition du CHRO, l'un des pôles de santé parmi les plus modernes d'Europe : 4 boutons : -2, -1, 0, 1. Le bouton 0 a été rendu inopérant par du ruban adhésif, sur lequel est écrit : Cet ascenseur ne va pas au rez de chaussée. On ne sait si c'est un refus de l'ascenseur ou si il n'y a pas de rez de chaussée au-dessus de lui. Ça n'est évidemment pas pour vous rassurer, puisque vous vous rendez à l'accueil, qui se trouve en zone verte au niveau 0, donc au rez de chaussée.
Pas le choix, vous appuyez sur le bouton -1.
Vous êtes au -1. Et vous êtes complètement perdu, car vous ne repérez aucune indication visuelle quant au chemin à suivre pour rejoindre le 0, encore moins l'accueil. Le niveau -1 est essentiellement constitué d'un espace vide, d'inspiration triangulaire. Au loin, sur votre droite, vous remarquez bien deux ascenseurs susceptibles d'aller au 0. Mais ils sont rouges et non verts. Vous en déduisez qu'ils ne sont pas pour vous. A gauche de ces ascenseurs, une double porte, puis un long couloir sombre, conduisent à deux autres ascenseurs qui sont, eux, verts et conduisent directement à deux pas de l'accueil. Mais un écriteau, au-dessus de la double porte, informe que l'accès à ce couloir est interdit aux personnes non autorisées.
Consciente de cet écueil, la direction a apporté une solution qui, si on ne la savait pas définitive, on la croirait temporaire. Trouvé sur le Bon Coin ou dans les réserves de l'ancien hôpital, une table en formica flanquée de deux paravents sont installés dans un coin. Sur la table, un écran non branché, une bannette vide, une ramette de papier. Scotchée sur un bord de la table, une feuille portant le mot INFORMATIONS. Et derrière la table, posé sur une chaise, un vigile trouvé sur le Bon Con et formé pour tendre le bras en direction du sud-ouest quand on lui demande le chemin de l'accueil.
C'est rustique, mais ça fonctionne.
Vous suivez la direction indiquée par l'index du vigile, vous contournez trois énormes piliers garantis dix ans, à côté desquels les pylônes soutenant le viaduc de Millau passeraient pour discrets. Vous espériez un ascenseur, vos bras commençant à fatiguer après les nombreux efforts fournis. Vous découvrez la plus grande rampe d'accès pour handicapé d'Europe. La joie des enfants bien portants. Un calvaire pour tout pousseur de fauteuil roulant, surtout si l'handicapé affalé dessus pèse l'équivalent de plusieurs sacs de ciment Le Classic® Lafarge. Si les jambes et les bras du pousseur lâchent avant le premier palier à vingt mètres, l'handicapé et son fauteuil lui passeront sur le corps pour aller dévaler la pente et s'exploser contre le premier pilier. Ça s'est vu.
Épuisé, vous atteignez le sommet de la première rampe, vous négociez un virage en épingle à cheveux puis vous entamez, soufflant l'air brûlant de vos poumons, la seconde partie de la rampe. Encore vingt bons mètres montant à 10° (si ce n'est plus, mais 10° étant l'angle maximum admissible par les normes ERP (Établissement Recevant la Populace), on accordera à l'architecte le bénéfice du doute).
Vous arrivez enfin au niveau 0. L'administration est sur votre gauche. Pour faire comme dans une gare, un piano est placé là, contre un mur. C'est très à la mode de placer un piano dans une salle des pas perdus. Et bien moins prolo qu'un écran de télé. Sauf qu'ici, personne ne va en jouer : il est cassé.
Ce guide s'achève ici. Vous vous dirigez lentement, les jambes encore tremblantes, vers la borne qui vous éditera un ticket de passage. La suite ne regarde que vous et votre handicapé.
T'es handicapé ?
On te fera des portes que seuls les plus forts peuvent ouvrir. Comme ça tu te muscleras !
T'es handicapé ?
On t'aidera pas à trouver l'ascenseur. Comme ça t'iras chercher l'escalier !
T'es handicapé ?
On te fera des chemins de terre. Comme ça t'apprendras à marcher !
Bienvenue au Centre Hospitalier Régional d'Orléans, l'un des pôles de santé parmi les plus modernes d'Europe.
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